PROPAGANDE POLITIQUE ET DESOBEISSANCE CIVILE

Christian Kakam

PROPAGANDE POLITIQUE ET DESOBEISSANCE CIVILE

De la désobéissance mentale comme rempart

Contre le harcèlement idéologique et politique

La démocratie, système qui fait l’expérience historique de l’indétermination de ses repères selon Claude Lefort1, est constamment mise à l’épreuve dans ses fondements les plus solides. Dans sa marche apparemment irréversible, le droit positif peut faire l’expérience de sa fragilité, ou pire, comme dans le mythe d’Oedipe, mettre sur pied les instruments qui conduisent fatalement à sa propre mort. En effet, les théories les mieux élaborées sur la propagande politique sont nées de la démocratie, en exploitant ses faiblesses de manière pratique et paradoxale, pour mieux la supprimer. On l’aura compris, la propagande politique dans son action instrumentale a un vocation liberticide. Ses promoteurs l’utilisent pour obtenir de manière systématique l’adhésion de l’opinion publique à une politique ou une idéologie. Pour se faire, les libertés qui permettent aux citoyens d’avoir une opinion dissidente tendent à être réduites pour orienter de manière insidieuse leur conduite, tout en guidant explicitement leurs choix.  La médiatisation de l’espace public depuis le vingtième siècle donne à ce phénomène une ampleur considérable. Mais la propagande politique peut avoir sur le public comme on le verra, une dimension profondément aliénante. C’est à ce niveau qu’apparaîtrait la légitimité de la désobéissance civile vis-à-vis de ce phénomène qui peut entraîner la logique du pire, c’est-à-dire déboucher sur la barbarie. De ce fait, nous poursuivrons le débat amorcé depuis l’antiquité au moins sur la légitimité de la désobéissance à des principes injustes ou usités. Ce débat sera opportunément centré sur la question : comment opposer une résistance citoyenne au harcèlement politique ?

Pour établir l’opposition frontale qui lie les notions de propagande politique et de désobéissance civile, nous analyserons en premier, dans un but stratégique la propagande politique à travers ses fondements et enjeux (I), nous entrerons dans les profondeurs du temps pour trouver son origine. Ce processus nous amènera à analyser la validité de la désobéissance mentale comme précurseur de la désobéissance civile devant ce phénomène (II), après avoir préalablement parcouru les caractères et le voisinage de ce type de désobéissance. Enfin, nous verrons si ce principe intellectuellement légitime peut être légalisé.

I – La propagande politique : fondements et enjeux

L’étude de la propagande dans son cheminement historique ouvre le canal d’une construction sémantique aux compartiments bigarrés, qui a aboutit à certaines périodes à une logique difforme. En effet, on peut se demander comment une pensée orientée à l’origine sur la morale religieuse et une conception fraternelle de la foi, a fini par se retourner en son contraire, c’est-à-dire prôner l’exclusion de l’autre et déchoir par ses accents nihilistes les valeurs héritées de la période des lumières. Mais si la propagande cherche à envahir l’esprit au point de la rendre prisonnière, elle ne monopolise pas l’espace public. Ainsi il est nécessaire de la distinguer de certaines notions voisines qui relèvent des techniques de persuasion de la psychologie sociale ou de la communication d’influence.

A- Origine et environnement

1- Evolution du concept

Le sens premier de la propagande est religieux. Elle a d’abord désigné un instrument de propagation de la foi chrétienne. Ce concept est apparu au en 1689. Il provient des termes latins « congregatio de propagande fide » (congrégation pour la propagation pour la foi). Le message transmis au public était perçue comme une expansion du salut. La vérité transmise étant perçue comme l’expression d’une vérité unique et transcendante.

Puis, dès 1792, la propagande a désigné l’action exercée sur l’opinion pour l’amener à adopter certaines idées politiques ou sociales, à soutenir une politique, un gouvernement, un représentant. Elle désigne également l’action qui consiste à vanter les mérites d’une théorie, d’une idée, d’un homme pour recueillir une adhésion, un soutien. Cette dernière définition rappelle la conception kantienne de la publicité, comme ce qui porte une idée, une théorie à la connaissance du public par le biais de la communicabilité. Cette conception, hautement investie d’un sens moral est associé à la raison, émancipatrice et libératrice de l’humanité : « On peut donc dire que ce pouvoir extérieur qui dérobe aux hommes la liberté de communiquer en public leurs pensées, leur retire aussi la liberté de penser : le seul joyau qui nous reste malgré toutes les charges de la vie civile et grâce auquel on puisse trouver remède à tous les maux de cet état »2.

La laïcisation du mot propagande va progressivement l’altérer. Cette altération a été facilitée par l’usage de ce concept par les théoriciens hégémonistes des propagandes de guerre. A partir du vingtième siècle, comme le note Vladimir Volkoff : « le Grand Robert lui associe des expressions péjoratives : bourrage de crâne, bluffs, mensonges, et cite la déclaration expéditive c’est de la propagande ! Qui signifie manifestement ce n’est pas vrai. Comme on est loin de l’évangélisation que ce mot devait désigner d’abord ! » 3

2- Entre démocratie et totalitarisme

- La propagande dans l’espace public

Lorsqu’elle est efficace, la propagande feint de s’adresser à la fibre patriotique et à un  prétendu bon sens, alors qu’elle cherche à toucher l’émotif. La propagande s’apparente à une violence morale, car elle agit sur certains sentiments élémentaires de haine, de peur, le plus souvent enfouis dans le subconscient pour chercher à créer des réflexes conditionnés. Elle n’est pas facilement perceptible, mais elle est elle est plus aliénante que la violence physique, car elle surprend les consciences et s’empare de leur bonne volonté. A la violence psychologique exercée par la propagande, s’ajoute souvent la menace d’une violence physique pour créer une adhésion psychologique forcée. Mieux que persuader, la propagande cherche à convertir. En ce sens, elle va beaucoup plus loin que la manipulation. Pour Goebbels qui était l’un des principaux chefs nazis : « l’essence de la propagande consiste à gagner des êtres à une idée, de façon si intime, si vivante, qu’ils finissent par s’y adonner totalement et ne plus pouvoir y renoncer. » Cette propagande voulait déferler sur l’âme populaire comme une razzia psychologique, par le déchaînement des préjugés enfouis et l’organisation de la haine. C’est souvent sous l’épouvantail de la menace que le public se croit obligé d’adhérer à une politique. Comme le souligne Philippe Breton, «  La propagande réside essentiellement dans la manipulation psychologique de l’auditoire, doublée le plus souvent de l’usage de moyens de coercition physique, afin de le conditionner à recevoir une opinion donnée. » 4

Paradoxalement, la propagande naît régulièrement de la démocratie, ou plutôt des faiblesses de la démocratie. Mais si la propagande embrasse la démocratie, c’est pour mieux l’étouffer. Le théoricien nazi Goebbels ne disait-il pas : « Cela restera toujours l’une des meilleures farces de la démocratie d’avoir elle-même fourni à ses ennemis mortels le moyen par lequel elle fut détruite. » Ainsi, la propagande peut profiter des querelles politiques qui affaiblissent une démocratie pour imposer un mode de pensée qui supprime toute possibilité de choix. Le succès de la propagande nazie en Allemagne a été possible par un souci obsessionnel de l’ordre, le sens de la mise en scène, mais aussi par la violence exercée sur l’opposition, les menaces d’emprisonnement et d’exécution. Ce régime politique contrecarrait toute remise en question. Tous les concepts moraux, les valeurs étaient données « toutes faites » et instantanément. Pour le faire, il supprimait d’abord l’espace public de libre expression qui fait accepter différentes tendances politiques dans un pays. Sans espace public, la société devient une somme d’individus ayant une pensée officielle identique. Philippe Breton pense à propos de ce phénomène : « la propagande est la manière de présenter et de diffuser une information politique de telle manière que son récepteur soit à la fois en accord avec elle et dans l’incapacité de faire un autre choix à son sujet. Comme le rappelle Hitler dans Mein Kampf, lorsqu’ « une nouvelle conception du monde est enseignée à tout un peuple, voire même imposée en cas de nécessité. » .

Philippe Breton reprenant Jacques Ellul indique que « l’existence de la propagande moderne est liée à une double prise de conscience, d’une part de celle de l’efficacité effective sur les foules de la mise en œuvre de techniques d’influence, d’autre part de l’importance de la psychologie dans le domaine du politique. » Pour Jacques Ellul, la propagande politique a pris son ampleur et sa systématisation avec la révolution russe d’octobre 1917 et lors de la première guerre mondiale.

Mais on ne saurait associer la propagande au seul totalitarisme. Les sociétés démocratiques peuvent abriter en leur sein dans certaines circonstances, des formes de propagande qui dépassent largement le cadre de la manipulation politique. Ainsi, en période de guerre, des formes de censure peuvent réapparaître. Les batailles électorales sont également un enjeu majeur de la propagande politique.

Les analyses de Béatrice Fleury-Villate sur la guerre du golfe montrent que les informations sur le terrain ont été fortement contrôlées par les autorités militaires qui se sont servis des médias pour construire l’image d’une guerre où les progrès de la science et l’emploi des nouvelles technologies permettraient d’éviter de faire des victimes. Lors de la guerre d’Afghanistan de 2001, la déclaration du président Bush jr « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » a entraîné selon la journaliste du Monde Florence Amalou à ce que « la propagande fasse rage dans les médias américains. » Cette propagande utilise des techniques de manipulation et limite la liberté d’expression durant cette période par un contrôle strict, que la qualification abstraite d’état d’urgence ou d’exception tend à justifier. Ainsi, le Patriot act II, adopté durant la deuxième guerre du golfe et qui a toujours cours en 2011 permet un contrôle qui atteint les domaines de la communication privée comme les courriels ou les téléphones portables.

Anne Morelli5, reprenant la description des mécanismes de propagande relatés par Arthur Ponsonby dans les faussaires à l’œuvre en temps de guerre, constate que les méthodes de propagande datant de la première guerre mondiale sont toujours d’actualité. Toutefois, la propagande ne s’arrête pas aux conflits ouverts. Elle a été particulièrement virulente pendant la guerre froide, même si elle n’a jamais débouché sur un conflit armé entre les principaux protagonistes des deux blocs, Etats-Unis et Union Soviétique. Les systèmes de propagande s’appuient sur une confusion délibérée entre l’information et la désinformation, en les alternant, et en présentant le cas échéant une désinformation comme étant une information.

Dans un système de propagande, le contrôle du débat politique échappe à chaque citoyen, il est confisqué par une minorité de stratèges et d’hommes politiques qui occupent «le centre nerveux de l’Etat.»

La propagande politique s’appuie sur un discours simplifié, avec une répétition orchestrée de faits grossis et défigurés. Sa pierre angulaire est l’amalgame.

A la base de l’amalgame, il y a des réactions ou des jugements de nature émotionnelle sur des faits ou des évènements, qui entraînent des conceptions ou des propos excessifs, qui reposent sur une confusion. Ainsi, l’amalgame présente dans un même énoncé des problèmes de natures différentes pour en constituer un tout indivisible. L’amalgame cherche donc à rendre l’hétérogène homogène. L’une de ses armes favorites est la généralisation. L’amalgame est un terreau fertile pour l’extrémisme. Dans les propos de l’extrême droite, l’insécurité, les étrangers et le chômage renvoient au même énoncé.

On ne saurait passer sous silence que la propagande cherche constamment à créer un manichéisme et une dichotomie bien/mal, bon/mauvais. Plus précisément, et c’est l’une des caractéristiques de son héritage religieux, la propagande présente sa position comme celle qui incarne le bien, son audience comme étant le camp des meilleurs. Bien évidemment l’adversaire est dans le camp des méchants, il est toujours illégitime.

  • Des dispositions internationales inefficacement appliquées.

Malgré les effets ravageurs de la propagande politique au vingtième siècle et l’épouvante qu’elle suscite encore, les dispositions internationales qui existent sur le plan juridique sont relativement vagues, et parfois même inexistantes. Elles sont souvent déduites du vocable abstrait et général « liberté d’expression », qui ne rend pas souvent compte du fait que le droit à l’information peut de manière antinomique créer un contexte propice à une aliénation massive. L’exemple extrême du Rwanda peut fortement interpeller la conscience. La « radiotélévision des milles collines », surnommé « radio-machette » ou « radio de la mort » est un cas d’école. Sous le contrôle de la propagande extrémiste Hutu, cette radio a réussi par ses appels incessants au meurtre à inciter les populations de ce pays à massacrer près d’un million de Tutsis et de Hutus modérés. On peut se rendre compte que le droit à l’information ne permet pas toujours une protection efficace contre la désinformation.

Le pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1976, à la différence de la déclaration universelle des Droits de l’Homme contient explicitement le terme propagande. Il a un effet contraignant et les Etats qui l’ont ratifié ne doivent pas régresser dans sa mise en application. Son article 20 prohibe fermement les deux types de propagande : La propagande de guerre et la propagande extrémiste :

Alinéa 1 : Toute propagande en faveur de la guerre est interdite.

Alinéa 2 :Tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse qui constitue une incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence est interdit par la loi.

Par ailleurs, l’alinéa 3 de l’article 19 comporte des devoirs et responsabilités qui limitent la liberté d’expression et d’opinion.

Par contre, la convention Européenne des Droits de l’homme ne fait pas état de la propagande politique, ni du droit à l’information, mais comporte également des devoirs et responsabilités qui conditionnent et limitent la liberté d’expression face à un certain nombre de mesures nécessaires dans une société démocratique. Mais si la convention est peu bavarde sur la question, la cour Européenne des Droits de l’Homme a dans certains de ses arrêts, laissé la polémique ouverte sur la question. Ce fut le cas dans l’affaire Jersild, où la fermeté des juges du Danemark devant des propos racistes tenus à la télévision, a été remise en cause. On peut se demander avec les juges dissidents, si ce Jugement n’a pas été trop optimiste quant aux conséquences des propos racistes tenus dans des médias sur un public non averti. Jugement d’autant plus surprenant que l’article 4 alinéa a de la convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations raciales du 04 janvier 1969 est formelle, quand elle invite les Etats : « A déclarer délits punissables par la loi toutes diffusion d’idées fondées sur la supériorité ou la haine raciale, toute incitation à la discrimination raciale, ainsi que tous les actes de violence, ou provocation à de tels actes,…de même que toute assistance apportée à des activités racistes, y compris leur financement ».

La convention américaine relative aux Droits de l’Homme semble être un instrument particulièrement clair sur cette question, notamment par son article 13 alinéa 5, qui prévoit des tempéraments à la liberté d’expression et au droit à l’information écrite ou orale : « Sont interdites par la loi toute propagande en faveur de la guerre, tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse, qui constituent des incitations à la violence, ainsi que toute autre action illégale analogue contre personne ou tout groupe de personnes déterminées, fondées sur des considérations de race, de couleur, de langue ou d’origine nationale, ou sur tous autres motifs. »

Même si au regard de l’actualité récente, et comme vu plus haut les interdictions de principe de cette convention ne trouvent pas d’application en cas de guerre, les dispositions contre la montée de l’extrémisme semblent efficacement protégées.

La charte africaine des Droits de l’Homme et des peuples dans son article 9 a une position minimaliste et conventionnelle concernant le droit à l’information. Quant à ses restrictions, elles renvoient à la loi nationale de chaque Etat. Cette position, plus politique que juridique n’avance pas le débat sur la question.

Nous ne saurions terminer cette étude sur la propagande sans évoquer l’ampleur que peuvent donner les nouvelles technologies de l’information à la propagande politique. Le développement époustouflant d’Internet ne s’est pas accompagné d’un encadrement juridique conséquent. Ainsi, dans l’espace virtuel d’Internet, de nombreux serveurs continuent à abriter des sites racistes et révisionnistes. Mais on peut espérer qu’avec l’émergence des disciplines juridiques consacrées au droit des nouvelles technologies de l’information, un meilleur encadrement va entourer la cyber-information.

II- De la propagande politique à la désobéissance civile

Si le débat sur la légitimité de la transgression des lois injustes a été initié depuis l’antiquité par des penseurs comme Sophocle et Platon, la théorisation de la désobéissance civile comme concept est plus récent. Elle peut être cernée à travers l’action militante des nationalistes comme Gandhi, ou la philosophie politique d’Hannah Arendt, Jürgen Habermas, ou John Rawls. La désobéissance civile entend donner une validité politique à une rébellion non violente dans le cadre d’une société démocratique. John Rawls la définit comme : « un acte public, non voilent, décidé en conscience, mais politique, contraire à la loi et accompli le plus souvent pour amener un changement dans la loi ou bien dans la politique du gouvernement. »6 Son arme favorite est la non coopération politique et l’appel à des valeurs méta-positives. Elle s’associe à une certaine conception de la souffrance comme facteur de progrès, lorsqu’elle est dignement supportée.

Comme le dit Gandhi dans sa Lettre à Ashram, « C’est la loi de notre espèce, la violence est la force de la brute, la dignité de l’Homme veut une loi plus haute : la force de l’esprit. »7Ainsi compris, la désobéissance civile rompt le cercle vicieux violence contre violence, selon lequel on ne peut triompher du violent qu’en étant plus violent que lui. L’idéologie psychologiquement agressive véhiculée par la propagande ne peut trouver une opposition efficace que dans la conscience elle-même. Au moment de la plus grande détresse, la résistance civile ouvre une issue dans l’impasse qui peut conduire à la folie politique. C’est pourquoi cette issue gagnerait à être déblayée.

A- Caractères et voisinage de la désobéissance civile

- Caractères

La désobéissance civile comprend sept éléments constitutifs : elle s’analyse comme une infraction consciente et intentionnelle ; elle se manifeste par une attitude publique ; elle s’inscrit dans un mouvement collectif ; ses moyens de protestations se veulent pacifiques ; ses acteurs assument le risque de sanction auquel leur attitude les expose ; elle a des fins innovatrices ; elle fait appel à des principes éthiques.

- Voisinage

La désobéissance civile doit donc être distinguée d’autres formes de transgression à la loi. En s’analysant comme une transgression du droit positif, elle se distingue de l’infraction qui est la transgression d’une loi pénale.

En s’inscrivant dans l’espace public, elle s’écarte de la désobéissance criminelle qui ne prospère que dans la clandestinité, échappant au regard et au débat public.

Par son caractère collectif, son inscription dans l’espace public, elle se démarque de l’objection de conscience, qui est la résistance d’une conscience morale isolée. Au-delà de la protestation d’une conscience individuelle, la désobéissance civile est un mouvement constitué par des opinions politiques partagées. Mais il est clair que la désobéissance civile ne peut être moralement légitime que si elle présuppose un sursaut ardent de la conscience, devant un acte politique engageant le citoyen, en tant qu’une composante de la souveraineté nationale. Et ce sursaut ne prend toute sa valeur que quand il est collégial, et qu’il se traduit par des actes publics. En outre, la résistance pacifique ne signifie pas une résistance passive. Gandhi8 n’affirmait-il pas : « notre résistance doit être active et provocatrice » ? La désobéissance civile est un jeu d’équilibriste qui consiste à rester droit dans la fermeté sans céder à la violence structurale.

Contrairement à la révolution qui recourt à la force des armes et à la violence structurale, l’opposition à la loi que réclame la désobéissance civile s’inscrit dans la fidélité à la loi. Sa lutte n’est pas une expédition punitive, mais un moyen d’améliorer la société, pour écarter les règles inadaptées qui obstruent la dynamique sociale.

La désobéissance civile développe la créativité de l’action au profit d’un intérêt commun. En cela, elle se distingue de la criminalité individuelle justifiée qui vise un intérêt particulier, et n’entend pas provoquer un débat sur la légitimité de la loi.

B- La désobéissance mentale, prélude à la désobéissance civile.

Devant le déferlement de la propagande politique, le citoyen doit faire preuve de vigilance et rester sur ses gardes. On ne saurait oublier que le propagandiste utilise provisoirement le masque sympathique de la démocratie, pour cacher le visage monstrueux de la pensée unique et de l’intolérance. Ce faisant, le propagandiste rend l’hommage du vice à la vertu en sanctifiant l’hypocrisie, qui est l’une des critiques majeures adressées à la politique politicienne. En effet, la propagande est une communication à grande échelle, à sens unique, car le seul feed-back pris en compte est l’application escomptée.

A cet effet, le recours à la pensée permet de prévenir dans une situation de crise, l’émergence de fausses valeurs, et par la suite de nous préparer à la faculté de jugement, qui est la plus politique des activités mentales. Les situations politiques critiques se présentent souvent lorsque dans une société, les hommes qui ont perdu l’habitude de penser obéissent machinalement aux règles de conduite. N’importe qui s’il en a le charisme peut dangereusement récupérer le contenu de ces règles. Et si les citoyens cessent de s’interroger sur le pourquoi de ces règles, on aboutit à une absence d’exercice curatif de la pensée. C’est dans ce sens qu’Hannah Arendt souligna : « Cependant, l’état de non pensée qui semble tellement se recommander dans les affaires politiques et morales présente aussi certains aléas. En soustrayant les gens au danger de l’examen critique, il leur enseigne à s’accrocher solidement aux règles de conduite, quelles qu’elles soient, d’une société à une époque donnée. »8

L’exemple type de cette dérive demeure la barbarie nazie. Dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem9, Hannah Arendt essaye d’analyser à travers le procès de cet administrateur nazi, la perte d’humanité qui a pu engendrer les crimes de la deuxième guerre mondiale. Elle en trouve l’explication dans ce qu’elle nomme « l’absence de la pensée », une opération manquée de la pensée qui annule un jugement réflexif et fait voir le monde d’une façon truquée, sans n’être plus affecté par lui. C’est l’absence d’un discours de soi avec soi-même, d’une communication intra-personnelle qui est à l’origine d’une mauvaise équation dans le jugement. Déjà à l’antiquité, Socrate pratiquait ce qu’il appelait le « deux en un », qu’Hannah Arendt reprendra par la suite. Il s’agit d’un dialogue silencieux de soi avec soi-même, sorte de prélude à la conscience. Mais ce type de communication acquiert une plus grande dimension en miroir avec une discussion à plusieurs.

De la même manière que la pensée constitue le premier rempart contre l’arbitraire, pour empêcher l’Homme de sombrer dans le mal, la désobéissance mentale semble être la première condition de possibilité d’une désobéissance civile. Et s’il y a perte de discours interne menant au dialogue, il y a perte de tout sens commun. Le sens commun, c’est l’ensemble des opinions et des croyances communément admises et supposées convenir à tout esprit raisonnable. Cela suppose de manière tacite un commun accord sur les valeurs de base qui sont à partager. On y voit le rapport avec l’espace public, sa perte entraînant la dégradation du sens commun, puisqu’il n’aurait plus de lieu où se construire. Lorsque l’espace public disparaît, et que le sens commun est étouffé, il n’y a plus de monde commun, mais un monde qui est imposé, qui ne relève plus du contrat de confiance passé entre le peuple et ses dirigeants.

C- Faut-il constitutionnaliser la désobéissance civile ?

En s’inscrivant dans la fidélité à la loi, la désobéissance civile s’habille d’une certaine légitimité, qui résulte de l’esprit et non de la lettre des lois. Mais on peut se demander si une désobéissance légale aux normes juridiques ne consisterait pas à s’enfermer dans une contradiction logique et une absurdité pragmatique ? Cette question ouverte n’est pas prête d’être refermée. Dans une société démocratique, il n’y a pas une conception univoque du juste ou de l’injuste, du bien ou du mal. La désobéissance civile est un rappel au pouvoir de la source de la souveraineté, qui est la volonté populaire. L’obéissance aux lois résulte d’un consentement mutuel sous la forme d’un contrat social. Mais ce consentement se donne à la suite d’un oui critique qui n’est pas servile. Il est donc susceptible de révision. Comme le dit Habermas : « On doit pouvoir obéir aux normes juridiques par l’exercice de son discernement. » 10

On peut s’interroger sur l’attitude que les citoyens devraient avoir lorsque l’obéissance à la loi devient un fardeau plus lourd à porter que le libre exercice de leurs convictions. Ou pire, quand la nature d’un pouvoir démocratique se mue en oppression. Dans le film Gandhi de Richard Attenborough, le leader indien déclare devant le tribunal de l’occupant : « la non coopération contre le mal est un devoir.» La désobéissance civile s’avère ici plus que nécessaire, elle devient indispensable. Elle peut s’interpréter comme un coup de force par lequel les citoyens marquent leur autonomie par rapport au pouvoir politique, ce qui s’apparente à une résistance pacifique et active à l’oppression. On peut la considérer à ce moment comme la stratégie de défense d’une majorité opprimée par une minorité impopulaire. Dans ce sens, Gandhi s’exclame dans le film biographique de Richard Attenborough : « 100 mille anglais sont dans l’impossibilité de contrôler 350 millions d’indiens s’ils refusent de coopérer ». Ce détour vers la limite d’un système fait de la désobéissance civile l’ultime recours quand l’engrenage de la démocratie se détraque.

Sous un autre angle, Hannah Arendt propose de « constitutionnaliser la désobéissance civile »11 aux Etats-Unis, afin de garantir le droit d’association reconnu de façon imprécise dans la constitution américaine. De ce fait, elle s’inscrit en droite ligne dans la logique de la défense énergique du droit des minorités dissidentes présente dans la plupart des constitutions. Son but est d’empêcher une majorité, même revêtue de la légitimité du suffrage universel d’étouffer des revendications concurrentes. Toutefois la reconnaissance de conceptions dissidentes ne doit pas consister à rompre le contrat qui est à la base d’une société démocratique. Le droit d’avoir une conception dissidente étant un corollaire de la liberté d’expression, qui elle-même est consubstantielle à toute formation d’une société véritablement pluraliste. C’est dans cette optique qu’elle dit à propos de la désobéissance civile qu’elle est le fait de « minorités organisées unies par des décisions communes plutôt que par une communauté d’intérêts, et par la volonté de s’opposer à la politique gouvernementale, même lorsqu’elles peuvent estimer que cette politique a le soutien d’une majorité. »12

L’expérience de la Grèce montre que sur le plan constitutionnel, la protection de la désobéissance civile s’avère tout à fait possible dans un Etat moderne. Si le concept de désobéissance civile est vraisemblablement valide dans son contenu, son contenant quant à lui n’est pas exempt d’ambiguïté. En effet, en français, le préfixe « de », « dé », « dés » indique « l’éloignement, la séparation, la privation » (Dictionnaire Robert). Ce préfixe évoque une rupture plus qu’une tension. Le terme « résistance civile » ou « résistance citoyenne » serait plus pertinent que « désobéissance civile ». Il traduit mieux l’affrontement dialectique qui aboutit à la mutation d‘une loi dans le Droit positif. Le paradoxe de la désobéissance à la loi par souci de fidélité à cette même loi aurait donc une origine plus sémantique que conceptuelle.

Le déploiement menaçant de la propagande politique confronte la démocratie à un véritable interrogatoire. Ainsi, par un curieux retournement de situation, l’accusateur peut se retrouver au banc des accusés et perdre tous ses moyens. En effet, le projet funeste des propagandes révisionnistes est de prendre en otage la démocratie pour modeler les institutions à leur guise. Pour résister efficacement contre ce phénomène, deux éléments importants doivent être toujours en lumière :

La discussion ne doit être en aucun cas suspendue, même en période de crise car, désobéissance civile et désobéissance mentale (condition de possibilité de la première) ne sont possible que lorsque persiste l’esprit critique et le « bon sens » (sens commun), rendus eux-mêmes possible par la communication.

Ensuite, ces éléments présents dans une société démocratique ne peuvent survivre que si un lieu leur permet d’exister : sans espace public, sans agora, pas de place pour la discussion, et dès lors, pas de place non plus pour le doute. L’esprit critique risque de s’épuiser et disparaître, à ce moment, toutes les dérives peuvent être envisagées.

Toutefois, la désobéissance civile est par essence un moyen de défense, son usage systématique et continue affaiblirait également les institutions démocratiques. C’est pourquoi, elle nécessite préalablement une véritable délibération. Elle indique avec optimisme la vigilance et la maturité politique d’une société, elle est émancipatrice. Elle participe à cette flamme qui maintient une société dans le tiraillement entre la soumission et la révolte. C’est un signe extérieur de bonne santé. Aussi, pouvons-nous dire avec le philosophe Français Alain, dans son ouvrage Propos : « Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l’obéissance, il assure l’ordre ; par la résistance, il assure la liberté. »

Christian KAKAM

Poète, essayiste

Diplômé en Droit et en communication.

A publié aux éditions Le Manuscrit :

Pouvoir politique et Manipulation, Un essai politique sur la communication d’influence

Et Une tribune pour la douleur, en cours de publication aux éditions l’Harmattan, un recueil de poèmes où il aborde des problèmes actuels avec une démarche éclectique dont le style est aux confluents du post-modernisme structurel et du néo-classicisme.

Collabore à la revue Cahiers de Poésie et a publié quelques articles dans des revues de vulgarisation scientifique.

Ses axes de recherche sont :

-L’instrumentalisation

-L’approche structurelle du langage

-La mythologie dans tous ses états

-La mondialisation, vue du point de vue social

-La dimension ontologique dans la pensée de l’Afrique traditionnelle.

1 – Claude Lefort, Essais sur le politique. Edition du Seuil, 1986, p 404

2 -Emmanuel Kant, projet de paix perpétuel. Essai philosophique (1795), traduction de J.F Poirier et F. Proust, Edition Garnier-Flammarion, 1991, p69.

3 – Vladimir Volkoff, Petite histoire de la désinformation. Du cheval de Troie à Internet, Edition du Rocher, 1999, p25.

4 – Philippe Breton, l’explosion de la communication, Edition La Découverte, Paris, 2002, P83-85

5 -Anne Morelli, Principes élémentaires de propagande de guerre, Ed Labor, 2001.

6 -J. Rawls, Théorie de la justice, Paris, seuil, 1987, p405

7

87 -Gandhi, film de Richard Attenborough, oscar du meilleur film 1982, Columbia Tristar entertainment.

98 -Hannah Arendt, La vie de l’esprit, tome I, La pensée, Paris, PUF, 1992, Tome1, P202

9 -Hannah Arendt, Eichmann à Jerusalem, Paris, Gallimard, coll Folio Histoire,1991

10 – Habermas, Droit et démocratie, Paris, Gallimard, 1997, p138

11 -Hannah Arendt, Du mensonge à la violence, Paris, Pocket, 1994, p90

12 -Du mensonge à la violence, Paris, Pocket, 1994, p62

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